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De Bruxelles à Léopoldville, de Kinshasa à Aix en Provence, un couple de belges joue les missionnaires du chocolat. Sans cacao pour eux, point de salut. Aujourd'hui, ils sont devenus les rois de leur spécialité, leurs gourmandises ont envahi le sud de la France. Craquant ! ! !
Une odeur entêtante, puissante, grisante. Un parfum qui poursuit Marie-Anne Roelandts d'un continent à l'autre. Amère et forte, elle finit par tout envahir, même les souvenirs. La mémoire de cette drôle d'aventure, c'est le chocolat.
1960, le Congo belge s'endort, le Zaïre s'éveille. La guérilla s'est alors propagée comme un feu de savane. Les comptes se règlent au prix fort, l'indépendance se fraie parfois un chemin à coups de machette. La communauté belge déserte Léopoldville, Kinshasa s'ébroue.
C'est alors le départ des colons. Difficile d'aller contre cette évidence. Personne n'y songe. Personne ? Pas tout à fait. Alors que l'indépendance vient d'être proclamée, il continue de s'échapper d'un appentis situé derrière la maison des Roelandts une persistante odeur de chocolat. Pour Jan Guy et Marie-Anne, le chemin de l'exil passe par une reconversion. Au cœur de l'Afrique noire, ils envisagent leur salut sous la forme précieuse de chocolats fins, et tant que le rêve n'aura pas pris consistance ils resteront.
En fait, c'est l'Europe qui fait peur au couple. Jan Guy Roelandts a quitté Bruxelles en 1946. Il a 23 ans, son père vient de décéder, et la perspective de reprendre l'entreprise paternelle d'import-export effraie le jeune homme.
Pour fuir la jungle boutiquière dans laquelle il faudrait survivre, il s'embarque pour l'Afrique. Il traverse le Sahara pour rejoindre le cœur noir du continent pionnier dans ce monde qui commence à revendiquer son identité. Jan Guy créee une affaire de publicité, et c'est à Léopoldville qu'il rencontrera Marie-Anne, fille d'un capitaine au long cours, installée dans une ville de fonctionnaires. Les affaires prospèrent, des panneaux d'affichage dans toute l'Afrique noire proclament cette réussite. Rapidement, le vieux navire colonial commence à craquer de toutes parts. Les fonctionnaires sont progressivement rapatriés. Les Roelandts envisagent mal un départ en catastrophe et surtout un retour dans un pays où personne ne les attend.
Il faut trouver une idée exportable, une fabrication qui nécessite peu de moyens et dont l'apprentissage peut se faire sur le continent africain. L'idée du chocolat fait son chemin. C'est en bande dessinée qu'il faudrait raconter cette histoire, cette "success story" comme disent les américains.
Lors d'un court séjour à Bruxelles, le couple décide d'acheter du matériel pour la confection artisanale mais organisée des chocolats. Ils se rendent chez un revendeur de matériel professionnel qui refuse de leur vendre les moules convoités, car ce ne sont pas des professionnels :
"Vous ne sauriez pas vous en servir."
Ils insistent, et finalement le marchand accepte à condition que Marie-Anne suive un stage chez un chocolatier, client du grossiste. L'initiation sera rude. Le professionnel ne livre que chichement ses secrets. Mme Roelandts l'observe et note tous ses faits et gestes. Dans son petit atelier de Léopoldville, ce sont ses cahiers d'écolier qui lui serviront de manuels.
L'apprentissage est pénible, et c'est souvent en larmes que se terminent ces séances amères. La confection du chocolat est une véritable alchimie. Il faut qu'il soit à une température légèrement inférieure à celle du corps pour être travaillé. En deçà de 37 degrés il perd son brillant, ses qualités. Néanmoins, petit à petit, Marie-Anne devient experte. Les chocolats qu'elle confectionne sont de plus en plus appréciés. Ils deviennent le cadeau convenu des entreprises, le petit geste que les diplomates n'hésitent pas à faire en direction de leurs hôtes étrangers. Surprenants, ces fruits du Congo.
Ça commence à marcher très bien, lorsque à nouveau, rien ne va plus. Il faut vraiment quitter l'Afrique, mais les Roelandts ont déjà gagné une partie de leur pari.
Ni Jan Guy, ni Marie-Anne n'ont envie de retourner au pays. Il leur faut du soleil et la Méditerranée leur semble accueillante. Pour Jan Guy, n'importe quel pays bordant la Grande Bleue ferait l'affaire. Doué pour les langues, il a appris le souahéli, alors l'italien ou l'espagnol ... Marie-Anne n'est pas d'accord. Elle préférerait un pays plus francophone. Sur les rives de la Méditerranée, le choix est limité, et c'est la Provence qui sera la prochaine destination du couple. Pour Jan Guy, c'est presque un souvenir d'enfance.
Son grand-père, vieil original, ne venait-il pas à Salon de Provence acheter son huile d'olive ? C'est d'ailleurs de lui qu'il pense tenir son côté aventurier.
En fait, c'est près d'Aix en Provence qu'en 1967 la famille Roelandts va poser ses bagages. Dans le hangar d'une ancienne usine de matériaux de construction, ils créeront le premier atelier. Ce lieu est tout proche du village de Puyricard, et c'est le nom de cette charmante bourgade qui deviendra la raison sociale, le label des chocolats de la famille Roelandts.
Au pays du thym et de la farigoulette, le chocolat ne fait pas partie des mœurs gastronomiques. On se méfie, on le connaît mal. On en offre à Noël avec parcimonie. On le considère comme quelqu'un qui n'est pas du pays, l'étranger. En fait, on a bien raison de se méfier : il est souvent rassis et la qualité est bien médiocre. C'est donc contre toute une culture que le couple va devoir se battre. Et outre la fabrication dont Marie-Anne s'occupe, c'est un véritable travail pédagogique que va faire Jan Guy. Il se fait missionnaire du chocolat fin auprès des confiseurs déconcertés. Quand on a vendu de la pub au Congo, on peut vendre du chocolat aux Provençaux. Du moins, c'est ce qu'il essaie de faire avec la foi du charbonnier. Un premier magasin est ouvert au bord de la petite départementale qui mène à Puyricard. Les touristes s'y arrêtent et les autochtones s'en approchent. Après avoir apprivoisé les confiseurs, les Roelandts décident d'avoir leurs propres magasins. Au fil des années, ils en ouvriront 15, quadrillant tout le sud. Petit à petit, ils transforment leurs clients en véritables fanatiques, prosélytes de la religion chocolatée et en comptent aujourd'hui 14 dans toute la France.
Véritables dealers pourvoyeurs de truffes, de palets d'or. Ils acquièrent une véritable clientèle, élitiste. Les "accros" du Puyricard ne se comptent plus. Néanmoins, s'ils ont donné la religion du chocolat au Provençaux, ceux-ci en revanche ont imposé leurs coutumes. Installés près d'Aix en Provence, les Roelandts se devaient de faire des "calissons", délicieuse confiserie régionale. Ces "calissons" fabriqués selon la tradition auraient, paraît-il, la faveur du Pape, qui ne manque pas de s'en faire rapporter par quelque Monsignore en tournée dans la région.
D'après un article de Alain Van Der Eecken